Fiabilité du soutien américain, menace russe, guerre en Ukraine, F-35, Theo Francken (N-VA), ministre de la Défense, a accordé ce lundi 27 octobre un large entretien à nos confrères du Morgen. Morceaux choisis.
La question des F-35
Le choix par la Belgique de s’équiper de chasseurs F-35 américains a alimenté de nombreuses polémiques ces dernières années, notamment en raison du risque de “désactivation” à distance de ces appareils par les États-Unis. La réalité est évidemment plus complexe mais le fonctionnement optimal de cet avion “ultraconnecté” dépendrait malgré tout du bon vouloir de Washington. Theo Francken balaie la polémique d’un revers de la main: “On prétendait que les Américains avaient un bouton magique pour stopper net nos F-35. C’est une fake news. Ce dispositif n’existe pas”, confie-t-il au Morgen. “Pourquoi le feraient-ils? Le revêtement protecteur du F-35 est fabriqué en Belgique par l’entreprise Syensqo et assure son invisibilité aux radars ennemis. Si nous cessons de fournir ces composants, ils ne pourront plus faire voler ces avions non plus. Nous sommes tous interconnectés à l’Otan, la plupart des grands programmes de défense sont multinationaux”, complète-t-il.
Quant à la pertinence d’une collaboration commerciale et militaire avec l’administration Trump, Theo Francken hausse le ton: “Que ferons-nous quand Marine Le Pen accédera à la présidence (française)? Ou quand Geert Wilders deviendra Premier ministre (des Pays-Bas)? On arrêtera aussi d’acheter français ou néerlandais? Où se situent les barrières morales? Ne s’appliquent-elles qu’à Donald Trump?”
Le Rafale français n’aurait-il pas constitué un meilleur choix, s’interroge le Morgen? “Quand Steven Vandeput (N-VA, ministre de la Défense au sein du gouvernement de Charles Michel) a entamé le processus, Dassault (fabricant du Rafale) n’a même pas soumis de proposition à l’État belge (…) Le F-35 est tout simplement le meilleur avion de combat. Les drones russes dans le ciel polonais ont été abattus par des F-35 néerlandais. Les radars du Rafale et du F-16 ne les détectent même pas”, défend-il.
L’Otan plus forte que la Russie… même sans les États-Unis ?
Selon le géopolitologue Hendrik Vos, relayé par le Morgen, les membres européens de l’Otan seraient mieux armés que la Russie, même sans le soutien des États-Unis. Francken dément: “C’est faux. La Russie a augmenté ses capacités militaires et produit quatre fois plus de munitions que toute l’Alliance réunie. On ne peut même pas comparer les budgets parce que la Russie peut acheter beaucoup plus de nous avec le même montant”, rétorque-t-il.
Mais en Ukraine, la Russie ne parvient pourtant pas à s’imposer: “Parce qu’ils ont face à eux l’Occident tout entier! Les Ukrainiens se battent avec nos armes, nos munitions et notre argent, sinon ils auraient été écrasés depuis longtemps.” Quelle issue à la guerre dès lors? “Je ne vois pas encore à ce stade de solution réaliste vers la paix. Poutine ne souhaite pas vraiment négocier et cherche à exploiter au maximum les faiblesses de l’Europe. Plus vite nous nous réarmerons, plus ses chances de conquérir l’Ukraine s’amenuiseront. Mais nous ne pourrons pas venir à bout des Russes sans déployer des centaines de milliers de soldats européens en Ukraine. Évidemment, cette solution ne suscitera jamais l’enthousiasme général”. Raison pour laquelle les sanctions économiques restent donc privilégiées.
Missiles Tomahawk américains
Donald Trump envisage désormais de fournir à l’Ukraine des missiles Tomahawk à longue portée, des armes qui pourraient frapper la Russie en profondeur, jusqu’à 2.000 km à l’intérieur des terres. Un “tournant dramatique”, a réagi le Kremlin: “Poutine avait déjà dit la même chose lorsque la Finlande et la Suède ont rejoint l’Otan, ou quand nous avons fourni des chars d’assaut, des missiles, des F-16… Conclusion: nous ne devons pas nous laisser menacer. Au début, nous n’osions riposter que sur le sol ukrainien, par crainte de la réaction de Poutine. Conséquences? La guerre s’est prolongée. Il faut les attaquer, comme nous le faisons enfin maintenant. C’était une ligne rouge pour Poutine aussi, mais qu’a-t-il fait? Rien. Il est parfaitement conscient que s’il utilise l’arme nucléaire, ils rayeront Moscou de la carte. Alors, la fin du monde sera proche.” Une frappe russe sur Bruxelles, siège de l’Otan? Theo Francken n’y croit pas: “Frapper le coeur de l’Otan? Moscou serait détruite dans la foulée”, répond-il d’emblée.
Les États-Unis, soutien fiable de l’Otan ?
Quant à la question du soutien américain à ses alliés de l’Otan et du respect désormais mis en doute de l’article 5 de protection mutuelle, le ministre belge de la Défense ne cache pas son agacement: “Bien sûr que Donald Trump le respectera. L’Europe fait preuve d’une incroyable partialité à l’égard des États-Unis. Pourquoi ne respecteraient-ils pas cette clause?” Et si le président américain a souvent brandi la menace de conditionner son soutien, il faut, selon Theo Francken, “ignorer” certaines de ses déclarations. De toute façon, l’hypothèse d’une frappe sur Bruxelles ne tient pas la route, selon lui: “Poutine ne le fera pas. Il y a beaucoup plus de chances qu’il cherche par exemple à manipuler l’opinion de la minorité russophone d’Estonie pour la retourner contre les autorités dans le but d’annexer une partie du territoire”, estime-t-il.
Une attaque russo-chinoise contre l’Occident d’ici 2027 ?
“C’est possible. La Chine souhaite que la guerre en Ukraine se prolonge, car elle affaiblit l’Occident. Elle achète massivement des matières premières russes, fournit des armes à Moscou et voit d’un bon œil le déploiement de troupes nord-coréennes par Poutine. Il est quasi sûr que la Chine finira par récupérer Taïwan. C’est pourquoi les Américains veulent se concentrer sur le Pacifique au plus vite. Ils attendent de nous que nous arrêtions les Russes. Une attaque russe majeure contre les États baltes est en revanche moins probable car ils font partie de l’Otan. En outre, nous disposerons bientôt de 600 F-35 en Europe: les Russes les redoutent puisqu’ils ne peuvent pas les détecter.”
Faut-il suivre les États-Unis dans leur confrontation avec la Chine ?
“La Chine est l’usine du monde et contrôle au moins 70 % des terres rares, essentielles à notre industrie de défense, aux batteries et aux éoliennes. Le manque de matières premières en Europe est aujourd’hui utilisé contre nous. Il nous faudra donc faire preuve de prudence face à la Chine”, juge Theo Francken.

