Un sentiment diffus s’installe en Belgique, particulièrement dans certains milieux francophones : celui d’une lassitude profonde face à la manière dont le pays est gouverné. Il ne s’agit pas encore d’une colère sociale ouverte, ni d’une révolte organisée. C’est autre chose, plus silencieux, mais peut-être plus dangereux : une fatigue de croire.
De nombreux citoyens ne parviennent plus à relier les sacrifices qu’on leur demande à une promesse collective crédible. Ils entendent parler d’efforts, de réformes, de rigueur budgétaire, de responsabilité. Mais ils ne voient plus clairement vers quoi tout cela mène. La Belgique n’est donc pas seulement inquiète. Elle se raidit. Son problème n’est pas uniquement budgétaire. Il est aussi moral, politique et presque existentiel. Ce qui s’efface peu à peu, c’est l’idée d’un récit commun dans lequel chacun pourrait reconnaître sa contribution, sa protection et son avenir.
Le vrai danger se situe peut-être dans la perte du sentiment de réciprocité. Un État social repose sur un pacte implicite : chacun accepte de contribuer parce qu’il croit que les autres contribuent également, que l’effort est partagé et que la solidarité sera disponible lorsqu’il en aura besoin. Lorsque cette conviction disparaît, le pacte social se fragilise. Il ne reste plus qu’un système perçu comme lourd, coûteux et parfois injuste.
La classe moyenne contributive semble être au cœur de cette crispation. Elle ne se considère pas comme privilégiée, mais comme constamment sollicitée. Elle paie, s’adapte, travaille, finance les études de ses enfants, prépare sa pension, supporte une fiscalité élevée, investit dans son logement et accepte de prolonger sa carrière. En retour, elle voit parfois des services publics se dégrader, doute de l’avenir des pensions et se demande si les efforts d’aujourd’hui préparent réellement une stabilité future ou s’ils ne servent qu’à repousser les problèmes.
Cette classe moyenne n’est pas opposée à l’effort. Elle sait que la sécurité sociale doit être financée, que les pensions doivent être réformées et que la dette publique ne peut pas croître indéfiniment. Mais elle veut comprendre le sens de ce qu’on lui demande. Elle veut savoir si l’effort est équitable, s’il est utile et s’il s’inscrit dans un projet cohérent. Ce qui provoque la mauvaise humeur, ce n’est pas seulement le poids des sacrifices. C’est l’absence de perspective.
Certains saluent, à juste titre, la nécessité de réformer la sécurité sociale. Mais une crispation plus large traverse le pays. La parole politique, omniprésente dans les médias, devient paradoxalement de moins en moins crédible. Les débats publics perdent en nuance, en retenue et parfois en respect, notamment sur des réseaux sociaux devenus étouffants.
Les promesses électorales trop souvent abandonnées nourrissent une suspicion populaire dont les conséquences pourraient être sévères lors des prochaines échéances électorales. Les deux grands piliers du modèle social belge, les soins de santé et les pensions, sont désormais perçus comme menacés, même s’ils restent, en principe, parmi les plus solides d’Europe. En parallèle, les fractures communautaires s’aggravent, tandis que le débat parlementaire semble trop souvent confisqué par une particratie qui ne dispose pas toujours d’une légitimité claire aux yeux des citoyens.
La tension se manifeste aussi dans le regard porté sur les autres. Le travailleur actif supporte de moins en moins de côtoyer celui qu’il considère comme inactif, parfois à tort, comme un profiteur. Cette perception révèle surtout l’affaissement du sentiment de justice et de réciprocité. De l’autre côté, ceux qui disposent de revenus plus modestes réclament davantage de taxation du patrimoine, même lorsque celui-ci provient du travail d’une vie, déjà largement soumis aux impôts et aux cotisations. On oublie parfois que ce patrimoine a aussi pu servir à créer de l’activité, à financer des entreprises et à mettre des personnes à l’emploi.
À ces tensions sociales s’ajoutent les contraintes environnementales, qui pèseront de plus en plus sur les ménages et les entreprises. Leur impact concret sur le logement, la mobilité, l’énergie et le coût de la vie risque d’alimenter encore davantage l’anxiété collective.
Dans ce contexte, le discours du Premier ministre devient difficilement audible, même s’il avait annoncé des temps difficiles. Il affirme vouloir sauver l’État social. Mais ce récit ne parvient pas à s’incarner dans le quotidien des citoyens. On retire progressivement certaines protections sociales à des dizaines de milliers de personnes, parfois à juste titre, parfois brutalement. Dans le même temps, les travailleurs actifs voient l’avenir des pensions devenir de plus en plus incertain. Quant aux jeunes, beaucoup considèrent déjà leur future pension avec ironie, voire incrédulité.
Le discours du sauvetage de l’État ne rassemble donc pas. Il produit même l’effet inverse. Il ne rassure pas les bénéficiaires de la solidarité, il ne convainc pas les travailleurs et il ne parle pas aux jeunes générations.
Le récit d’une Belgique au bord de la faillite est tout aussi problématique. D’abord parce qu’un État ne tombe pas en faillite comme une entreprise. Ensuite parce que la peur ne crée pas l’adhésion. Une population ne se mobilise pas durablement par la menace, mais par le consentement à un projet commun. Agiter le spectre de l’effondrement peut produire un choc temporaire, mais cela ne construit ni confiance, ni responsabilité collective, ni vision d’avenir.
Ce qui manque aujourd’hui à la Belgique, c’est un récit national capable de susciter un minimum d’élan populaire. Un projet positif dans lequel chacun puisse se reconnaître, autour de quelques principes simples : solidarité, responsabilité, justice, efficacité et confiance. Cette tâche est d’autant plus difficile que les citoyens sont de plus en plus individualistes et ressentent un État qui ne parvient plus à les protéger face à la mondialisation, aux mutations technologiques et aux inquiétudes sociales.
L’intelligence artificielle risque d’accentuer encore ces tensions. Elle créera des opportunités considérables pour certains, tout en menaçant l’emploi et la sécurité économique d’autres catégories de travailleurs. Si cette transformation n’est pas accompagnée par un récit collectif et des politiques crédibles, elle renforcera le sentiment d’injustice et d’abandon.
La question centrale est donc simple : quelle est encore la vision de la Belgique pour les cinq ou dix prochaines années ? Quel projet collectif propose-t-on aux citoyens ? Que pourra-t-on célébrer en 2030, année du bicentenaire du pays, si aucune adhésion populaire ne se forme autour d’une ambition commune ?
Un pays ne se gouverne pas durablement par la peur. Il se gouverne par la confiance, la vérité et l’espérance. C’est peut-être cela qui manque le plus à la Belgique aujourd’hui. En 2030, le pays aura deux cents ans. Encore faudra-t-il savoir ce qu’il veut célébrer : une addition de méfiances ou la possibilité retrouvée d’un destin commun.
